[CRITIQUE] The Young Lady (Lady MacBeth) – William Oldroyd [A-]

affiche lady macbeth cinemashow

Synopsis:

1865, Angleterre rurale. Katherine mène une vie malheureuse d’un mariage sans amour avec un Lord qui a deux fois son âge. Un jour, elle tombe amoureuse d’un jeune palefrenier qui travaille sur les terres de son époux et découvre la passion. Habitée par ce puissant sentiment, Katherine est prête aux plus hautes trahisons pour vivre son amour impossible.

Le mélodrame est un matériau lourd qui demande à être travaillé avec la délicatesse d’une dentellière. En effet, si le réalisme n’est pas le souci premier de ce genre, il faut néanmoins parvenir à trouver un fragile point d’équilibre entre la nécessaire exaltation des sentiments de ses personnages et ce qui pourrait passer pour de l’exagération, entre la puissance dramatique des situations auxquelles ils sont confrontés et ce qui serait perçu comme invraisemblable.  Le mélodrame doit toucher en plein coeur et donner à ressentir plutôt qu’à voir. C’est à notre sens sur ce point que Derek Cianfrance échoua l’an dernier avec Une Vie Entre Deux Océans, dont les images, certes très belles, restaient figées sur le livre dont les pages se tournaient devant nous. Todd Haynes et Xavier Dolan, sont, à notre sens, parmi les rares réalisateurs actuels qui parviennent à tirer le meilleur de ce genre quelque peu tombé en désuétude et dont Douglas Sirk reste le maître incontesté.

Adapté du roman « Lady MacBeth de Mtsensk » de Nikolai Leskov, The Young Lady semble d’abord devoir s’inscrire dans ce genre dont il reprend des figures classiques (un mariage malheureux, une jeune femme écrasée par les conventions, une passion irrépressible et interdite). Adapté par ailleurs en opéra par Chostakovitch (dont les représentations furent interdites par Staline), cette histoire prenait toute son ampleur mélodramatique.  Venu du théâtre où il mis notamment en scène des pièces de Beckett (en attendant Godot) et de Sartre (Kean qui était elle même une adaptation de la pièce d’Alexandre Dumas ), William Oldroyd et sa scénariste Alice Birch ont pris ce cadre et lui ont injecté un venin, une ambiguïté mais aussi une solennité qui sortent ce récit du mélodrame et l’emmènent vers le thriller psychologique glacial et glaçant dans lequel les personnages, à commencer par Katherine (Florence Pugh) sont particulièrement complexes et teintés d’une grande noirceur. Si le destin de son héroïne est tragique (achetée par son beau père avec un lopin de terre et mariée de force à un homme qui la prive de sa liberté), The Young Lady évite dans un premier temps le dolorisme auquel on aurait pu s’attendre dans une première partie puis le sentimentalisme échevelé de la passion amoureuse.

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Katherine est certes une victime de cette société dans laquelle les femmes sont alors condamnées au silence mais elle ne s’effondre pas, ni même ne se plaint lorsque son mari dispose d’elle comme d’un objet. Son apparente froideur surprend autant qu’on est admiratif de la force qui l’anime. Katherine tombe certes ensuite amoureuse de Sebastian (Cosmo Jarvis) ,un serviteur de son mari, mais même dans ces instants elle ne paraît pas s’abandonner totalement pour rester toujours maîtresse d’elle-même et de son corps.  Elle est au centre du récit comme des cadres composés par William Oldroyd qui la filme beaucoup face caméra dans de longues scènes qu’il étire, sans la moindre musique, jusqu’à nous faire ressentir la longueur de ces interminables journées passées enfermée à attendre le retour de son mari. Le cadre nous enferme dans cet environnement qui l’oppresse, elle qui ne rêve que de grands espaces et de promenades dans la lande. Les murs de cette grande demeure dans laquelle elle est contrainte de passer ses journées sont des barrières physiques autant que mentales qui la privent de sa liberté. Tout en étant statique lorsqu’elle elle est , comme son héroïne, prisonnière des murs de cette maison, la mise en scène de William Oldroyd ne s’apparente pas à du théâtre filmé tant ce qui compose le cadre est pensé et ce qui s’y joue nous happe et nous intrigue. Lorsqu’elle parvient à sortir pour de courts instants, la mise en scène s’anime avec elle et nous communique le sentiment fugace de liberté qui envahit alors Katherine, perdue dans l’immensité de  la lande.  . William Oldroyd joue par ailleurs également beaucoup sur les répétitions de scènes et de plans qui finissent par se charger d’un autre sens au fur et à mesure que le récit avance et que notre regard sur Katherine évolue. Si l’on est naturellement enclin à l’empathie face aux épreuves qu’elle traverse et à la compréhension face à son comportement, il y a chez cette femme une dureté qui ne cesse de nous interroger avant que ce ne soit ses actes qui nous poussent à reconsidérer le jugement que l’on portait sur elle. En n’appuyant pas lourdement sur les épreuves traversées et la façon dont elles ont pu affecter Katherine, William Oldroyd laisse en suspens la question de sa véritable nature et laisse son récit naviguer dans des eaux troubles, ne flèche pas le parcours de son héroïne dont les motivations paraissent de moins en moins évidentes. L’aridité de sa mise en scène et l’interprétation versatile et hypnotique de Florence Pugh participent à faire flotter sur le film un malaise qui ne se dissipe pas.

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La mécanique mise en place est d’une efficacité redoutable et rappelle celle de Robert Eggers, autre homme de théâtre qui pour son premier film (The Witch) avait su nous questionner sans cesse sur la nature de son héroïne. On retrouve par ailleurs chez ces deux metteurs en scène, le même souci d’authenticité historique, presque obsessionnel, dans les décors et les costumes , dans l’apparence même de leurs personnages qui témoigne d’une époque où les moeurs en terme d’hygiène n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui.  Le soin ainsi apporté à la forme n’est pas du maniérisme et participe pleinement à l’immersion dans cette histoire qui se passe au 19ème siècle, qui est profondément marquée par les moeurs et usages de cette époque mais qui n’en est pas l’esclave, pas plus qu’elle n’est celui d’un genre. Cette Lady MacBeth est à la fois plus froide et complexe qu’une Lady Chatterley (qui s’éveille à la passion et l’amour à travers une relation adultère) et plus calculatrice qu’une Lady Vengeance/Snowblood, le sort qu’on lui a fait subir n’étant pas le seul moteur de ses actions criminelles. William Oldroyd a investi un genre et une matière romanesque pour les retravailler (la fin du roman de Leskov est changée de même que la dynamique de sa relation avec Sebastian) et l’emmener par la grâce d’une mise en scène extrêmement pensée et maitrisée vers un récit passionnant, imprévisible et d’une très grande noirceur. Pour un premier film c’est assurément un coup de maître.

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