[CRITIQUE] In Fabric – Peter Strickland (2019)

 

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SYNOPSIS: La boutique de prêt-à-porter Dentley & Soper’s, son petit personnel versé dans les cérémonies occultes, ses commerciaux aux sourires carnassiers. Sa robe rouge, superbe, et aussi maudite qu’une maison bâtie sur un cimetière indien. De corps en corps, le morceau de tissu torture ses différent(e)s propriétaires avec un certain raffinement dans la cruauté.

Sur le papier, le pitch du récit d’une robe maléfique qui va bouleverser la vie de celui/ celle qui la portera, aurait été parfait dans les années 90 pour un épisode des Contes de la Crypte et, aujourd’hui, on l’imagine plus servir pour une petite série B promise à une sortie directe en vidéo. Après avoir joué avec les codes du Giallo dans Berberian Sound Studio et ceux du thriller saphique dans The Duke Of Burgundy, Peter Strickland revêt ainsi les habits de la série B pour livrer un film qui porte sa marque dans chacun de ses plans. In Fabric peut certes être envisagé comme un objet hybride entre Christine (John Carpenter) et Blue Velvet (David Lynch), il est en effet, indiscutablement, un film d’auteur avec toutes les limites que cela comporte quand celui-ci ne suit pas le conseil donné par Elvira Hancock à Tony Montana « Don’t Get High On Your Own Supply ». Maniériste jusqu’au fétichisme, décalé jusqu’au grotesque, le pouvoir de fascination du petit théâtre bizarre de Peter Strickland s’épuise très rapidement, jusqu’à disparaître dans une seconde partie dans laquelle nous ne trouvons plus rien à nous raccrocher. Les films de Peter Strickland sont certes des films qui se ressentent plus qu’ils ne font appel à notre raison mais l’expérience est poussée si loin qu’elle finit par sublimer le film. Non au sens où elle le magnifierait mais qu’elle le réduit à l’état gazeux. A force de maniérisme et d’outrance, Strickland dilue son propos et son récit, In Fabric finissant par nous filer entre les doigts, nous laissant à l’écart, simple spectateur interloqué du « monde » crée par son metteur en scène.

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Si Peter Strickland travaille la même matière que dans ses deux précédents films qui traitaient déjà de personnages enfermés dans une vie étriquée, terne, corsetant leurs désirs, les laissant dans une position de spectateur/voyeur de passions et pulsions qui leur sont encore inconnues, il pousse ici tous les curseurs à fond, aussi bien formellement que thématiquement. In Fabric peut ainsi être vu comme le point final de ce qui serait une trilogie sur le désir qu’il soit charnel ou consumériste et la façon dont il peut nous libérer mais aussi nous enchaîner, voire nous consumer. Le geste de cinéma de Strickland est certes d’une radicalité folle, anachronique dans le paysage cinématographique actuel, mais il est aussi, de notre point de vue, la grande limite d’un film étouffé par l’ambition et les obsessions de son metteur en scène, jusqu’à finir même par asphyxier son spectateur.

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Dans Christine, la menace était incarnée par le principal fantasme consumériste du jeune américain, une magnifique Plymouth rouge décapotable. Dans In Fabric, c’est donc une robe rouge, vêtement star de la très étrange boutique Dentley & Soper’s, qui va bouleverser la vie de celui/celle qui la désireront. Pour adhérer à ce genre de récit en dehors de notre réalité, d’autant plus quand le metteur en scène crée autour de cette robe un univers aussi étrange, l’identification aux victimes de cette menace textile est évidemment essentielle. Sheila (Marianne Jean Baptiste) est ainsi la bouée à laquelle se raccroche le film dans chacune de ses scènes qui l’empêche, tant bien que mal, de sombrer, tant Peter Strickland a la main extrêmement lourde dans la caractérisation de tous les personnages qu’elle va croiser. Pour autant que ce soit voulu, qu’il ait cherché à créer un trouble, à nous faire osciller entre rire et malaise dans de nombreuses scènes, cela désamorce en très grande partie la portée de son récit. Aspirés dans un univers formellement foisonnant, chaque scène étant quasiment conçue comme un tableau, nous ne demanderions qu’à lâcher prise plutôt que de recevoir les coups de coude d’un metteur en scène qui insiste très lourdement sur chacune de ses intentions, qu’il veuille faire rire ou susciter la peur. Voilà un film qu’on a profondément envie d’aimer pour son idée de départ, les thématiques qu’il embarque, la beauté plastique de ses scènes mais avec lequel il devient impossible de se connecter.

 

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