[Critique] Joker – Todd Phillips (2019) [B+]

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SYNOPSIS: Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

L’essor des films adaptés de comics-books, quoi qu’on en pense par ailleurs, aura eu pour effet d’hystériser complètement les débats entre cinéphiles et de créer un schisme au sein de la critique, chacun étant sommé de choisir son camp avant d’être caricaturé à l’extrême par celui d’en face, toute nuance paraissant inaudible. On ne peut que déplorer que le supporterisme, pour ne pas dire le fanatisme, ait remplacé la simple passion cinéphile, beaucoup supportant aujourd’hui un film ou un genre avec tout l’aveuglement, la mauvaise foi, voire la véhémence qui sont normalement l’apanage des supporters de foot (ou d’autres sports collectifs populaires). De fait, avant même sa sortie, Joker aura commencé à provoquer des débats passionnés, notamment parce qu’il est présenté par certains comme une forme d’antidote miracle aux films Marvel/ DC, les différentes sorties de Todd Phillips n’ayant, il est vrai, pas aidé à un accueil apaisé et objectif de son film. On ne peut que le regretter tant il faut reconnaître que ce débat va nécessairement parasiter et biaiser de nombreuses critiques et donc la réception du film par une partie du public. Pour porter un jugement non biaisé sur Joker, il faut, à notre sens, autant que possible, se détacher de ce débat et éviter de vouloir le comparer à des films dont il prend certes globalement l’exact contre-pied mais sans lesquels il n’existerait pas et n’aurait pas la même puissance, ni le même intérêt.

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Joker vaut bien mieux que toutes ces querelles de clocher et cette instrumentalisation puérile qui va immanquablement valoir à ses thuriféraires d’être suspectés d’en rajouter pour nourrir leur discours anti Marvel/DC. Le voir comme une réponse à ces films reviendra à passer à côté de ce qu’il est réellement car s’il est indéniablement né dans un paysage cinématographique américain en voie d’atomisation par l’industrie du divertissement, si sa naissance a même été rendue possible par le fait qu’il reprenne à son compte des noms, on pourrait dire une marque extrêmement porteuse, il est très clair au bout de quelques minutes de projection que Joker existe par lui-même, même s’il tire une partie de sa force de ses références (qu’il détourne le plus souvent).Il n’a ainsi nul besoin d’être bêtement comparé à untel et untel. Ce n’est pas la réponse à ces films honnis mais le film d’un auteur qui a passé le pied dans la porte de la seule façon possible pour mettre en scène un récit aux accents nihilistes, d’une violence morale telle qu’on n’en a pas vu produit par un gros studio américain depuis une éternité et qui, à n’en pas douter, n’aurait jamais pu exister s’il ne se rattachait pas au mythe du Joker. On pouvait être sceptique avant de le voir mais, en effet, Phillips a probablement braqué le système et réalisé l’un des films américains de studio les plus puissants de ces dernières années.

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Joker est le récit d’un homme en train de chuter, arrivé au point ou il perd le contrôle de sa vie, quand les dernières illusions d’un bonheur possible s’envolent, jusqu’à finalement perdre le contrôle de lui même et tomber dans la spirale d’une violence qu’il pourrait tout aussi bien retourner contre lui. On peut le rattacher à une veine quasiment disparue du cinéma américain qui avait produit quelques très grands films jusqu’au début des années 80, parmi lesquels deux chefs-d’œuvre dont le Joker s’inspire très clairement, jusqu’à les citer à plusieurs reprises, en plus d’avoir casté leur inoubliable interprète principal Robert « Rupert Pumpkin/ Travis Bickle  » de Niro: The King Of Comedy (Martin Scorsese, 1982) et Taxi Driver (Martin Scorsese, 1973).

 

Joker vient aussi tirer une partie de son inspiration de Killing Joke, roman graphique d’Alan Moore dans lequel sont évoquées les origines du mal, ce qui a poussé ce comique sans envergure, peu sûr de lui, à devenir ce personnage extravagant et ultra violent. Comme Taxi Driver, le Joker peut être vu comme une variation autour de la figure de l’homme souterrain tel qu’il est apparu chez Dostoïevski dans Les Carnets du Sous-Sol. Dès le début du récit, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), nous est dépeint comme un homme isolé, solitaire, peinant à gagner suffisamment sa vie pour s’occuper de sa mère avec laquelle il partage un petit appartement. On le devine déjà usé par une vie qui lui a procuré plus de frustrations, d’amères déceptions que de joie, le laissant dans un rôle de spectateur du bonheur et de la réussite des autres qui deviennent autant de rappels à sa cruelle condition et ses échecs répétés. Il est un anonyme parmi les anonymes de la grande ville de Gotham City dont le père de Bruce Wayne ambitionne de devenir le maire. De son sentiment de ne pas appartenir à cette ville qui le rejette, des nombreuses injustices qu’il subit et de l’insondable violence morale de cette société, naîtra une colère qui ne fera que grandir jusqu’à se transformer en un déchaînement de violence. Sur un tel sujet, le choix de Todd Phillips de ne pas recourir au procédé de la voix off doit être d’abord souligné, puis salué lorsque l’on constate que ce choix fort ne nous coupe pas de l’intériorité d’Arthur Fleck. Pour qu’un tel choix soit payant et paraisse brillant à posteriori il faut évidemment déjà que le metteur en scène puisse se reposer sur un interprète qui met ses tripes et son âme à l’écran. C’est évidemment le cas avec un acteur aussi intense et investi que Joaquin Phoenix, dans le regard duquel il peut se passer plus de choses que dans des dizaines de lignes de dialogue ou de monologue en voix off. A nouveau d’une intensité à faire peur pour sa santé mentale, totalement habité par un personnage qu’il a construit en profondeur de son rire à son apparence physique, jusqu’à la grâce qui l’habite soudain quand Arthur laisse la place au Joker, Phoenix livre une nouvelle performance mémorable devant laquelle on ne pense pas un instant à ces prestigieux prédécesseurs, Heath Ledger et Jack Nicholson. Si Phoenix est donc à nouveau magistral, la grande et très belle surprise du film est de constater que Todd Phillips s’est mis à son niveau et fait bien plus que laisser tourner sa caméra en attendant des miracles de son acteur.

 

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La mise en scène de Phillips est aussi étourdissante qu’audacieuse en ce qu’il a calque les pulsations de son film sur celles d’Arthur Fleck, marquées par de soudaines et étouffantes montées d’angoisse, comme par des moments de libération et même de légèreté, la violence qu’il laisse exploser ayant un indéniable effet cathartique. Phillips joue de façon magistrale sur des ruptures de ton qui sont connectées à l’état d’esprit de son personnage, à l’image de la scène clé dans laquelle, Arthur, pour la première fois, cesse d’être une victime et transforme en violence la rage contenue qui sommeillait en lui. La mise en scène embrasse ainsi totalement la nature de ce personnage capable de la plus grande noirceur comme de flamboyance. Les montées de tension, précédant souvent l’explosion de violence, formidablement servies par la musique dissonante et angoissante de Hildur Guodanottir, nous prennent à la gorge et sont suivies de moments de légèreté, de libération (ces incroyable scènes de danse) qui sont connectés à ce que ressent alors Arthur, cette violence ayant un puissant effet cathartique. Aux climax de violence, succèdent des scènes dans lesquelles la mise en scène de Phillips est particulièrement inspirée et audacieuse, traduisant visuellement la mue d’Arthur devenu alors le Joker, l’homme souterrain prenant alors toute la lumière. Y voir une apologie de la violence, ou à tout le moins un traitement irresponsable serait de notre point de vue un contresens quand il s’agit là de mettre en cohérence la mise en scène avec la nature de son personnage. Tout le parti pris de cette mise en scène est de ne pas le juger, ni même le surplomber et d’accompagner, de faire ressentir ce qui le traverse. Cette violence physique est par ailleurs moins choquante que l’insondable violence morale dans laquelle évolue le film.

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Si le récit commence à l’aube du chaos mental d’Arthur Fleck qui précédera sa libération, on se trouve à l’aube du chaos social d’une ville abandonnée par ses élites, dans laquelle les individualismes vont finir par s’unir contre un ennemi et derrière une cause commune. Ce Gotham City là ressemble moins à celui que l’on connaissait jusqu’alors dans ses précédentes représentations cinématographiques qu’au New York sale et dangereux que Travis Bickle parcourait dans son taxi. Si l’époque n’est jamais clairement définie (sauf si on prête attention au fait que le logo de la Warner apparaissant au début est celui utilisé de 1972 à 1984 et vers la fin au plan sur le fronton d’un cinéma affichant sa programmation), tout le travail du directeur de la photographie Lawrence Sher tend à l’inscrire dans l’imagerie des années 70/début 80. De ce point de vue, il s’agit même d’une des représentations récentes de cette époque les plus bluffantes qu’il nous ait été donné de voir, donnant l’illusion que Joker est contemporain des Serpico, Taxi Driver ou encore du Prince de New York. Il y a ainsi une remarquable cohérence entre les thématiques, le ton et l’esthétique du film. En plus d’ancrer le récit dans un univers réaliste, elle positionne Joker à cheval sur deux mythologies à priori très éloignées l’une de l’autre. D’une part, le cinéma américain des années 70 avec sa conscience sociale et politique et ses études de caractère de personnages tourmentés. D’autre part, celle liée à l’univers de Batman et de son plus célèbre antagoniste. Lorsqu’il se raccroche clairement à la mythologie développée dans les comics books et les films, il le fait brillamment en la prenant à rebours pour la ramener à une réalité très sombre, déconstruisant le mythe pour le ramener dans son univers et nous faire reconsidérer le jugement que nous pouvions porter sur les personnages. Le rire du Joker n’est ainsi plus le gimmick effrayant d’un bad guy flamboyant mais la manifestation de la maladie neurologique qui aura grandement participé à désocialiser et détruire l’innocence de l’homme qui se cache derrière ce costume et ce maquillage.

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A part le personnage de la voisine de palier interprété par la solaire Zazie Beetz, laquelle soit dit en passant rappelle trop le love interest de Ruppert Pumpkin pour que ce soit une simple coïncidence, aucun ne peut réellement être sauvé de la noirceur de ce récit et échapper au regard sans concession posé sur une société au bord de l’implosion dans laquelle les ordures ménagères s’accumulent dans la rue pendant que celles en col blanc ne se soucient que de leur image et de leurs intérêts. La violence morale de l’univers dépeint est telle qu’elle glace plus le sang que les quelques scènes de violence physique. Il n’est question que d’individualisme, de mépris de classe et de relations toxiques jusqu’au cœur de la sphère familiale, corrompant tout ce qui pourrait ressembler à un espoir d’apaisement pour Arthur. A l’instar de ses prestigieux modèles et de ce temps où le cinéma américain avait quelque chose à dire sur l’état de la société, Joker dialogue aussi avec son époque, en montrant une société sur le point d’exploser et se soulever violemment contre les élites. A travers le personnage de Murray Franklin  interprété par un Robert de Niro retrouvé, il est aussi question de l’extrême cynisme de l’industrie télévisuelle qui ne sera pas sans impact sur Arthur. Le propos n’est pas des plus nuancés diront certains et si on ne rentre pas dans l’énergie du film, qu’on le regarde en ayant un pied à l’extérieur de la salle dans une analyse sociologique froide, qu’on le juge et le ressent comme un film lambda dont le personnage principal serait un John Doe, alors, en effet, on peut comprendre ce reproche qui est donc, de notre point de vue, un contresens. Joker assume une versatilité qui peut tout à fait décontenancer et laisser circonspect, étant à la confluence de deux sensibilités cinématographiques  vues comme antagonistes de par son ambition de renouer avec un cinéma social et politique au cœur duquel on retrouve de formidables études de caractère tout en étant aussi un gros film de studio qui reprend une de ses « marques » les plus prestigieuses. Dans un paysage cinématographique américain aussi frileux, une époque aussi obsédée par une volonté de faire rentrer chaque film dans des cases, avant de les opposer les uns aux autres, l’ambition dont a fait preuve Todd Phillips, par ailleurs étiqueté réalisateur de comédies, est réjouissante et a donné naissance à un film d’ores et déjà jugé, instrumentalisé, mais qui, à nos yeux, est immense et fera date.

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