[CRITIQUE] Le Chant du Loup (2019) – Antonin Baudry

le chant du loup affiche cinemashow.jpg

Synopsis: Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or.
Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique.
Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable.

Au moment de se lancer dans la mise en scène, qui plus est d’un film de genre ce qui n’est certainement pas le chemin le plus facile à emprunter dans le paysage cinématographique français, alors que, par ailleurs, rien dans son parcours ne semblait l’y prédestiner, Antonin Baudry avait peut être en tête la célèbre citation de Stanley Kubrick « Quiconque a eu le privilège de réaliser un film est conscient que c’est comme vouloir écrire Guerre et Paix à bord d’une auto-tamponneuse dans un parc d’attraction. Mais lorsqu’enfin la tâche est bien accomplie, peu de choses dans la vie peuvent se comparer à ce que l’on ressent alors. » Ce passage à la mise en scène ressemble en effet à un sacré défi pour ce diplomate et conseiller politique dont le nom n’a été connu du grand public qu’après qu’il ait finalement révélé être le scénariste des deux tomes de la Bande Dessinée Quai d’Orsay (2010), se nourrissant de son expérience auprès de Dominique de Villepin, alors ministre des affaires étrangères. Nul doute que le fait d’avoir ensuite pu travailler avec Bertrand Tavernier, le plus érudit et passionné de nos cinéastes pour l’adaptation de la bande dessinée a contribué à faire naître en lui l’envie de quitter les salons et les antichambres pour se lancer dans la mise en scène. L’un de nos plus grands plaisirs de cinéphiles qui a toujours été de découvrir des premiers films est ainsi ici décuplé au regard du parcours atypique de ce diplomate cinéphile, admirateur déclaré d’Abel Ferrara (Abel Lanzac, son pseudonyme d’auteur est un hommage), qui se lance dans la mise en scène, sans aucune référence, pour un film sur lequel très peu d’informations ont jusqu’alors filtrées.

Le Chant Du Loup n’est pas exempt de maladresses, notamment lors d’une première partie inégale où le récit comme les acteurs, semblent se chercher mais ce qu’il réussit dans sa seconde partie, une fois débarrassé de ses chaînes, des enquêtes et dialogues de bureaux qui font singulièrement retomber l’intérêt du film, d’un love interest artificiel et pas loin d’être embarrassant, est vraiment remarquable et, à nos yeux, assez inédit dans le cinéma français. Avec ce premier film, Antonin Baudry s’attaque à un sous-genre du film de guerre dont les codes sont solidement établis mais dont on est orphelin depuis de trop nombreuses années, ses chefs- d’œuvre ou grandes réussites commençant à dater, même si elles n’ont absolument pas vieilli et se revoient avec un plaisir intact: The Enemy Below (Dick Powell, 1957), Run Silent Run Deep (Robert Wise, 1958), Das Boot (Werner Herzog, 1982), A la Poursuite d’Octobre Rouge (John McTiernan, 1995), Crimson Tide (Tony Scott, 1995), voire K19 (2002) pour les plus grands fans de Kathryn Bigelow. Antonin Baudry a d’emblée fait un choix fort qui le démarque de ces encombrantes références, même si, son film leur doit beaucoup et qu’on y retrouve de nombreux points communs, principalement dans sa deuxième partie, quand il embrasse alors enfin totalement le genre du film de sous-marin.

Le récit ne repose pas ici sur la figure charismatique et imposante d’un commandant de sous marin (Sean Connery/Marko Ramius, Gene Hackman/Franck Ramsey, Cary Grant/Von Stolberg …) mais sur un jeune membre d’équipage, Chantraide (Francois Civil), une « oreille d’or », nom donné dans la marine nationale aux spécialistes de l’analyse acoustique qui embarquent à bord des sous marins pour analyser et compléter les enregistrements du sonar. Ce parti pris narratif se retrouve dans la  mise en scène, en particulier par un travail très méticuleux sur le son qui permet de nourrir la tension dramatique que Baudry cherche à installer dès son prologue. Cela témoigne aussi d’une volonté claire, dans la première partie du film, de déplacer le curseur du genre vers plus de réalisme, au risque de perdre le spectateur par une avalanche de termes techniques que les acteurs, eux-mêmes, semblent trop souvent répéter sans vraiment les comprendre. Si François Civil est d’emblée très convaincant dans ce rôle et a exactement la bonne intensité pour faire exister à l’écran un personnage dont on ne sait pas grand chose, qui se définit, avant tout, par son extraordinaire capacité à entendre et analyser les sons et donc, sa fonction dans le récit, ceux qui l’entourent (Omar Sy, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz …) ne parviennent pas à disparaître derrière des personnages insuffisamment écrits.

On comprend l’intention mais on regrette que Baudry revienne trop souvent sur la terre ferme, qu’il développe une intrigue pour laquelle il aurait pu être plus concis, qu’il cherche également à créer de l’empathie pour Chantraide avec une love story trop artificielle, dans laquelle, Paula Beer, n’a rien d’autre à faire que de jouer de son charme. Ces scènes manquent non seulement d’incarnation mais aussi de mise en scène et n’ont d’intérêt que par leur propos sur la bureaucratie, les limites des procédures mises en place par l’armée, censées être infaillibles mais ne laissant aucune place à l’humain et l’imprévu. Pour autant que nous ayons été déçus par les limites de cette partie du récit, nous les avons vite surpassées pour ne pas bouder notre plaisir lorsque la mécanique mise en place par Baudry tourne enfin à plein régime.

C’est lorsqu’il embrasse enfin pleinement le genre du film de sous marin pour rester avec ces équipages, construire un suspense redoutablement efficace et installer une tension qui ira crescendo jusqu’au dénouement final, qu’Antonin Baudry se montre moins hésitant dans sa direction d’acteurs, plus inspiré dans sa mise en scène et au final plus clair dans ce qu’il veut raconter à travers ce récit. Le personnage de l’amiral Alfost interprété par Mathieu Kassovitz, que l’on sentait jusque là coincé par son texte, par la rigidité exigée par ce rôle d’amiral droit dans ses bottes, attaché à ses sous marins et à ses hommes comme à ses propres enfants, prend enfin sa juste place. A l’instar du reste du casting, comme du film en lui même, il est beaucoup plus convaincant dans les moments d’extrême tension, quand les enjeux sont palpables et immédiats et qu’il doit se confronter aux autres mais aussi à lui-même et toutes les fausses certitudes dans lesquelles il s’était enfermé. Les limites du jeu d’Omar Sy, flagrantes dès qu’il sort de son registre habituel, sont les seuls moments où la mécanique mise en place s’enraye un peu, où les intentions se font à nouveau trop voyantes.

Sur une trame qui n’est pas sans rappeler celle de Crimson Tide ou de A La Poursuite d’Octobre Rouge, mais avec un enjeu et une paranoïa qui rappelle Fail Safe (Sidney Lumet, 1964), Le Chant Du Loup devient une excellente série B dont on ne décroche plus un instant, qui va au bout de ses intentions et ne fait plus de pas de côté pour développer des sous intrigues inutiles. Les moyens sont certes limités mais compensés par la mise en scène dans des choix de cadre judicieux et un découpage qui maintient parfaitement la tension qui non seulement ne faiblit pas mais monte crescendo jusqu’au dénouement final.  Le parti pris adopté dès le début du récit d’aller à contre courant de ce que l’on connaît habituellement dans le genre et de mettre au centre du film un simple membre d’équipage est extrêmement payant. Il ajoute un élément dramatique et de mise en scène (celle-ci se calant à plusieurs reprises sur la perception auditive de Chanteraide pour faire une pause dans l’action) à ces scènes où les personnages de Reda Kateb et Mathieu Kassovitz prennent enfin l’épaisseur attendue pour livrer ce que l’on attend dans un film de sous-marin. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser au regard de son parcours, Antonin Baudry se révèle ainsi bien plus à l’aise dans le genre que dans le drame conventionnel bavard matinée de géopolitique. Pour notre plus grand plaisir, le fan d’Abel Ferrara et de cinéma de genre, le jeune homme passionné qui avait entamé des études de cinéma, semble bien avoir déchiré le costume de diplomate pour devenir un cinéaste dont on est très curieux de suivre la suite de la carrière.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s