[CRITIQUE] The Shape of Water (2017) – Guillermo del Toro [B]

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SYNOPSIS: Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence morne et solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

Enfant solitaire et longtemps victime du harcèlement de ses camarades, profondément marqué par l’éducation catholique culpabilisante qu’il reçut de sa grand mère, ainsi que par les récits horrifiques et macabres que lui racontait sa nounou, Guillermo del Toro a développé au cours de ces années un imaginaire peuplé de visions à la fois fantastiques et terrifiantes qui alimentent l’œuvre qu’il construit depuis bientôt 25 ans. De Cronos (1993) à L’Échine du Diable (2001), en passant par Le Labyrinthe de Pan (2006) et jusqu’à Crimson Peak (2015), chacun de ses films se donne à voir autant qu’à ressentir et se révèle aussi foisonnant visuellement que thématiquement.

Grand admirateur des films Universal Monsters, La Forme de l’Eau peut être vu comme une extrapolation amoureuse  du chef-d’œuvre de Jack Arnold, L’étrange créature du lac noir. Comme la concrétisation du fantasme d’un petit garçon fasciné par ce film (dans lequel transparaissaient les sentiments de ladite créature pour Julia Adams (Kay).

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Quand le film de Jack Arnold flirtait avec le film de monstre romantique, La Forme de l’Eau l’embrasse pleinement, passionnément, avec une candeur désarmante qui en fera tiquer quelques uns. L’histoire d’amour impossible entre le « monstre » et sa belle est ici au cœur du récit, Elisa (Sally Hawkins) comme Belle (La Belle et la Bête) et Ann Darow (Kong) étant la promise de celui qui n’est qu’un monstre aux yeux des autres ou plutôt un actif comme l’appelle Strickland (Michael Shannon), l’impitoyable agent gouvernemental qui l’a capturé en Amazonie (d’où provenait également l’étrange créature du lac noir).

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Guillermo del Toro a clairement inscrit son film dans le registre du conte irrigué par la relation entre Elisa et la créature (Doug Jones fidèle de Guillermo del Toro qu’il retrouve pour la 6ème fois après avoir notamment interprété Abe Sapien dans Hellboy et le Faune dans Le Labyrinthe de Pan). Il faut en accepter les conventions, la candeur, les ficelles scénaristiques et la prévisibilité pour profiter pleinement du voyage. Bien que limpide dans ses intentions, ce conte est perverti par la cruauté de Strickland, un bad guy « bigger than life », digne d’une série B, dont la trivialité étonne et détonne dans un tel cadre. Par ailleurs, à la différence des autres contes ou films de monstres romantiques, cette « Belle » n’a pas grand chose d’une princesse. La singularité et la beauté de ce récit viennent du fait qu’Elisa (interprétée par Sally Hawkins en état de grâce) n’est en effet pas l’archétype de la princesse qui va succomber à la beauté d’âme d’un monstre. C’est à travers son regard qu’elle se sent belle et complète, pour lui et par lui qu’elle envisage son avenir, en sa seule présence qu’elle s’illumine. Elle n’est pas non plus une petite chose innocente mais une femme qui assume son désir et sa sexualité, bien loin du cliché de la femme américaine des années 60 dans lequel Guillermo del Toro situe situe son récit. Muette et réservée, elle mène une petite vie paisible mais sans passion, rythmée par ses journées de travail. Finalement deux freaks dans un monde qui n’est pas fait pour eux, ils étaient voués à se rencontrer.

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Le récit ne ménage pas de faux suspense, les sentiments de la « belle » sont clairs dès sa première rencontre avec son alter ego amphibien, il ne s’agit pas pour del Toro de s’interroger sur la possibilité d’un sentiment amoureux entre ces êtres mais plutôt sur la possibilité de vivre cet amour sans entraves. La Forme de l’Eau prend ainsi à rebours les films de monstre qui ont fait les belles heures du cinéma américain dans les années 50. Strickland est le véritable monstre de ce récit quand la créature à l’égard de laquelle il fait preuve de tant de cruauté, n’est en rien une menace. En allant droit au but, en n’explorant pas la complexité des sentiments de son héroïne, en faisant de leur histoire une évidence, Guillermo del Toro laisse en chemin un peu de la magie et du mystère que nous aurions souhaité trouver pour être pleinement engagé dans cette histoire. La musique d’Alexandre Desplat aplatit en cours un peu plus cet univers, en l’emmenant plus du côté d’Amélie Poulain que de Jean Cocteau dont la seule évocation se limite au nom du cinéma au dessus duquel vit Elisa (Orpheus).

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Alors que La Forme de l’Eau est en terme de mise en scène un sommet, une forme d’accomplissement dans la filmographie de Guillermo del Toro, dont la caméra toujours en mouvement nous invite dans son univers avec une virtuosité de tous les instants, le scénario co-écrit avec Vanessa Taylor (Divergente, Tous les Espoirs sont permis …) manque d’aspérités (à l’exception évidemment d’Elisa), a un aspect parfois très programmatique qui leste le film. Que le récit soit très prévisible ne serait pas forcément gênant si les personnages rencontrés avaient un peu plus à offrir que leur fonction d’adjuvant ou d’opposant dans la romance impossible d’Elisa. Ce sont par ailleurs pour la plupart des stéréotypes qui sont là pour incarner le propos de Guillermo del Toro qui au delà des monstres a une infinie tendresse pour tous les laissés pour compte, ceux qui n’arrivent pas à trouver leur place dans la société. Un amphibien, une femme de ménage noire, une femme de ménage muette et un illustrateur publicitaire homosexuel venant de perdre son emploi font ainsi face à un homme blanc violent, ambitieux et d’une parfaite intolérance. En pleine guerre froide, l’intérêt de la nation, la folle compétition avec l’URSS, l’emportent sur les valeurs humaines les plus fondamentales. Le récit de la romance entre une femme de ménage et cet « illegal alien » peut aussi être vu comme une métaphore sur les inégalités sociales et raciales de l’Amérique des années 60. Le propos étant déjà clair, on aurait souhaité que le film fasse l’économie de quelques dialogues qui n’ont d’autre fonction que de surligner ce qui se passait de mots. Ces maladresses ne gâchent pas la magie réelle qui se dégage de plusieurs scènes, mais elles nous ont laissé sur le tarmac au moment où le film prend son envol et a embarqué avec lui tant de nos confrères, dont nous aurions tellement aimé partager l’enthousiasme.

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