[CRITIQUE] Ad Astra – James Gray (2019) [B]

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SYNOPSIS: L’astronaute Roy McBride s’aventure jusqu’aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu et pour résoudre un mystère qui menace la survie de notre planète. Lors de son voyage, il sera confronté à des révélations mettant en cause la nature même de l’existence humaine, et notre place dans l’univers.

Tout au long de sa carrière, James Gray a eu l’occasion de démontrer qu’il est un auteur qui a su tracer patiemment son sillon dans le cinéma américain malgré les inévitables obstacles et compromis avec lesquels il faut savoir composer pour imposer sa voix dans la machine à broyer ou uniformiser que peut devenir Hollywood, surtout pour un cinéaste qui a une voix si singulière, des thématiques, un ton, une sensibilité qu’il entend imposer dans chacun de ses films. Il a ainsi notamment aussi bien surmonté des désaccords avec ses producteurs (The Yards) que des contre-temps qui ont failli enterrer son film (la défection de Brad Pitt puis de Benedict Cumberbach pour le rôle de Perry Fawcett dans The Lost City Of Z), s’il n’avait pas fait preuve d’une ténacité qui confine à l’obstination, celle qui est propre aux grands auteurs. Si le cadre de ses films n’a eu de cesse de s’élargir (d’abord circonscrit au Queen’s dans lequel il a grandit, à ces familles d’immigrés russes pour lesquelles le lien filial est si fort) jusqu’à embrasser le genre du film d’aventures (The Lost City of Z), Gray aura conservé ce qui est le cœur de son œuvre, l’ADN de son cinéma: les enjeux intimes guident et transcendent les actions et décisions de ses personnages.

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Voir James Gray s’aventurer dans la science-fiction paraît ainsi moins incongru, plus cohérent aujourd’hui qu’il y a bientôt 10 ans quand le metteur en scène du merveilleux Two Lovers commença à évoquer l’existence de ce projet. Il y a aussi sûrement quelque chose de naturel, pour un réalisateur de son talent, de vouloir s’aventurer dans la science-fiction. Historiquement, Il suffit de se pencher sur la liste des grands cinéastes qui ont tentés l’expérience alors qu’ils étaient au sommet de leur carrière, pour mesurer l’importance de ce genre et la fascination qu’il peut exercer, notamment par les thématiques qu’il permet d’aborder dans un cadre qui offre une immense liberté artistique. Après une période plus creuse durant laquelle les questionnements intimes ou métaphysiques ont été plus mis de côté pour laisser place à l’action, le genre a été réinvesti par plusieurs des réalisateurs les plus en vue de leur époque Cuaron (Gravity, 2013), Villeneuve (Premier Contact, 2016), Nolan (Interstellar, 2014), et même l’inoxydable Ridley Scott (The Martian, 2015) avec comme point commun le retour à une science-fiction que l’on a coutume de qualifier de plus adulte et qui est, en vérité, simplement plus connectée à l’humain.

Le regard posé sur Ad Astra est de fait forcement différent de ce qu’il aurait été avant que ces films ne renouent avec une science-fiction plus connectée à des enjeux intimes et le niveau d’attente de s’élever. Cela complique d’autant plus le défi que s’est lancé James Gray d’apporter sa sensibilité au genre, en pensant le film comme un récit dramatique, une tragédie comme il excelle à les raconter, mais ici dans un cadre de science-fiction.

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Si ce voyage dans l’espace épouse son ambition et la trajectoire prise par sa carrière, il restait par ailleurs une réserve qui tient à celles soulevées pour ses deux derniers films. Excellant dans l’art de peindre les sentiments de ses personnages, les relations filiales comme le cadre social qui les ont construit et déterminent leurs actions, James Gray paraît vouloir de plus en plus (se?) prouver qu’il est aussi un grand formaliste. Ce qui est louable et en tout cas compréhensible pour celui dont la cinéphilie est née avec Apocalypse Now mais qui a néanmoins un peu étouffé l’émotion que l’on pouvait viscéralement ressentir devant ses premiers films. Le doute est rapidement dissipé: Ad Astra a beau se dérouler, en grande partie, à des millions de kilomètres du Queen’s et de Little Odessa, devoir composer avec les passages obligés du film d’exploration spatiale, avoir emmené son metteur en scène sur le terrain jusque là quasiment inexploré de l’action et du grand spectacle, il porte en lui, malgré des « lourdeurs » jusque là inédites, une grande partie de ce qui fait la grandeur de ce que l’on peut appeler, sans avoir peur du mot, l’œuvre de James Gray.

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Dans Ad Astra, on retrouve ainsi deux des piliers narratifs de son œuvre: la tragédie et le déterminisme. Roy McBride (Brad Pitt) est, en effet, un personnage qui porte en lui une tragédie, celle de la disparition de son père Clifford (Tommy Lee Jones) dans les pas duquel il s’est placé, ayant lui aussi choisi la carrière d’astronaute. La figure du père est ainsi, encore une fois, au cœur d’un film de James Gray, déterminant les actions d’un fils qui a grandit dans son ombre puis dû composer avec son absence. Roy est un magnifique personnage tel que Gray sait les peindre par petites touches. Absent à lui-même et aux autres, son calme en apparence imperturbable cache une douleur sourde, celle d’un homme qui observe sa vie plus qu’il ne la vit, de même qu’il observe les autres sans pouvoir se connecter à eux. Tout cela est communiqué par la mise en scène, la façon dont Roy est isolé dans le cadre, dont il est filmé au plus près pour se connecter à lui, ce qui comptant étant moins ce qui se passe autour de lui, même dans les scènes « d’action » que ce que ça produit sur lui et nous apprend de lui. A cela, Gray ajoute un procédé narratif qui n’est pas incongru vue la structure du récit mais qui est, à nos yeux, beaucoup trop présent, cette voix off devenant une sorte de commentaire audio live explicitement inutilement ce que la mise en scène et l’interprétation de Brad Pitt nous faisaient déjà comprendre. Elle vient en plus souvent faire double emploi (triple donc si on prend en compte ce qui se ressent sans être dit) avec les scènes où Roy, devant passer des tests psychologiques avant chaque vol, se confie à voix haute sur ses états d’âme. Cette réserve importante ne vient, heureusement, toutefois pas complètement parasiter le ressenti mais elle empêche un lâcher prise et la lourdeur du dispositif surprend pour un tel cinéaste.

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La relation père-fils est une thématique centrale dans la filmographie de James Gray, la retrouver n’est pas surprenant et elle s’intègre parfaitement au cadre du film de science-fiction en étant utilisée narrativement comme moteur de l’action et point d’ancrage dramatique. Derrière une trope somme toute classique du genre: l’expédition spatiale pour mettre fin à une menace qui risque d’anéantir toute vie humaine, se joue quelque chose de bien plus intime. Le sort de l’humanité n’est pas suspendu qu’à la réussite d’une mission lambda, il est  suspendu à la relation père-fils, à la possibilité de la rétablir, l’apaiser et, à travers elle, s’apaiser. C’est en vérité moins à une Odyssée spatiale que nous invite Ad Astra, qu’à une Odyssée intime. Ce qui est proposé tient plus du voyage introspectif que du voyage vers les étoiles et cela donne évidemment une coloration très particulière au film d’autant plus quand il est connecté à la psyché d’un personnage dénué d’émotions ou, tout du moins, qui les retient la grande majorité du temps. Le chemin sur lequel le récit emmène Roy va lui permettre à la fois de s’affirmer en tant qu’individu, mais aussi, dans le même mouvement, de renforcer/réparer le lien familial, comme c’était déjà le cas dans La Nuit Nous Appartient ou Two Lovers. Chez Gray, si l’on peut échapper à sa condition sociale, on ne peut pas échapper à sa famille et c’est ce qui va rythmer l’aventure spatiale de Roy, interprété par un Brad Pitt, tout en intériorité, qui trouve là un de ses meilleurs rôles, alors qu’il n’était pas forcément évident qu’il ait en lui la « gravité » nécessaire pour être le parfait relais des intentions dramaturgiques de son metteur en scène.

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James Gray n’a de cesse de répéter son admiration pour Apocalypse Now et à quel point sa découverte fut l’élément déclencheur de sa cinéphilie puis de son envie de devenir réalisateur. Il n’est donc pas étonnant de le voir à nouveau (après The Lost City of Z) s’en inspirer pour Ad Astra. Il y a ainsi dans le parcours de Roy un parallèle qui paraît assez clair avec celui de Willard s’enfonçant dans la jungle pour retrouver le colonel Kurtz.

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Il y a aussi l’idée que ce long chemin va révéler à lui-même celui qui l’emprunte, que cette dimension surpasse peut être même l’objet de la mission. En emmenant Roy aux confins de l’univers, à des milliards de kilomètres de la terre, James Gray ajoute potentiellement un nouveau questionnement à ceux habituels auquel il confronte ses personnages (Quelle est ma place dans ma famille? dans la société? Comment exister par soi-même et s’affranchir des contraintes sociales et familiales?) : celui de la place de l’homme dans l’univers. Cette thématique n’est en réalité et, à nos yeux c’est heureux, quand elle aurait trop déplacé le curseur émotionnel du film, que très partiellement traitée, principalement à travers le personnage de Clifford à mesure que nous est révélé son parcours et ce qu’il a réveillé en lui. Lorsqu’il tente de raccrocher Roy à cette thématique, il le fait par ailleurs de façon trop littérale et maladroite pour que nous puissions avoir des regrets sur le parti pris adopté de ne pas noyer le film dans une réflexion métaphysique.

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On a pu voir que si James Gray est un amateur de films de genre, il n’est pas un grand adepte des conventions et aime s’en jouer, sinon parfois même les casser. A l’instar de ce qu’il faisant par exemple dans la fantastique scène de course poursuite de La Nuit Nous Appartient, il fait primer le ressenti sur le spectacle, l’enjeu dramatique et intime. On le retrouve dès la première scène « d’action » de Ad Astra et ce sera le parti pris constant d’un film qui n’oublie pas non plus d’être spectaculaire et de payer son tribu au genre qu’il est venu (re)visiter. Ces scènes, à l’exception notable d’une, dont on se dit sur l’instant qu’elle provient d’un autre film ou de la demande insistante de la production, ont toutes du sens et viennent nourrir ce que l’on perçoit de Roy et de son rapport aux autres. A y repenser, on peut aussi se dire que la scène en question témoigne du tempérament de Gray, ici malheureusement donc déconnecté du récit, qui la toujours poussé à reprendre ici et là des scènes qui l’ont marqué. Il y a en sous texte un discours sur le genre qui ne s’articule de façon pas très harmonieuse avec le propos de l’aventure intérieure de Roy. Dans cette représentation d’un futur décrit comme proche, on retrouve le souci de réalisme habituel de James Gray, tel qu’on avait pu notamment le constater dans ses deux précédents films nous emmenant eux aussi, dans un monde/une époque loin de la notre. Gray et son directeur de la photographie, Hoyte Van Hoytema (Her, Interstellar…) ont opté pour une esthétique rétrofuturiste qui rappelle par exemple celle de The Andromeda Strain (1971), très grand film du légendaire et éclectique Robert Wise. Pour être totalement objectif, il aurait sans doute été difficile d’adopter une esthétique plus clinquante quand ce parti pris visuel adopté en premier par Interstellar semble avoir fait école depuis. Le temps des vaisseaux flambants neufs, des combinaisons immaculées et de la course à l’épate technologique est heureusement révolu.

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Il n’en demeure pas moins que le plaisir pris devant la représentation de ce futur est immense, notamment lors de l’escale lunaire puis martienne, découvrant les détails et dédales de ces immenses bases dans lesquels vivent des hommes et des femmes qui pour certains n’ont jamais connu la terre. Certains de ces lieux, en particulier sur Mars, semblent dialoguer avec ce que traverse Roy à ce stade de son voyage, dresser sa cartographie mentale (ces longs couloirs sans fin, le travail sur les lignes de fuite), alors que s’ouvre à lui un questionnement sans fin qui va commencer à fissurer le mur qu’il a dressé autour de ses émotions et de sa vie. Sur certains aspects du film relatifs à la durée des voyages ou encore les sorties dans l’espace, on pourra arguer que James Gray n’a pas eu le même souci maniaque de réalisme et nous ne nierons pas avoir tiqué mais cela nous semble narrativement pertinent quand le propos est aussi centré sur l’idée du voyage intérieur. On peut reprocher à Ad Astra ses fragilités, garder nos réserves au goût de regrets qui l’empêchent de décoller totalement et d’être le chef- d’œuvre espéré, conciliant la forme et le fond, le spectacle et l’émotion avec la même maestria que les sommets du genre mais l’ambition et l’intégrité de la démarche de James Gray sont telles qu’on rependra sans hésiter notre billet pour un nouveau vol.

 

 

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