[CRITIQUE] Triple Frontière (2019) – JC Chandor [B]

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SYNOPSIS: D’anciens soldats des forces spéciales peinant à joindre les deux bouts se réunissent pour préparer un coup risqué : piller un baron de la drogue sud-américain.

S’il y a bien quelque chose qui manque au cinéma américain depuis plusieurs années et auquel nous finirions presque par renoncer pour aller le chercher chez ses voisins sud-américains, en Asie ou, plus proche de nous, en Espagne, c’est des réalisateurs qui soient capables d’imposer leur ton et leur regard/point de vue dans leurs films. Cela va bien au delà de la simple identité visuelle et suppose notamment une conscience politique et sociale de metteurs en scène qui proposent et portent un regard sur leur époque, leur pays, ont un propos qui sous-tend le récit, même dans des genres aussi codifiés et « spectaculaires » que le thriller. L’un des exemples les plus éloquents serait Sidney Lumet, dont on ne peut pas dire qu’il soit enclin aux afféteries de mise en scène mais dont les films ont pourtant une très forte identité et forment une œuvre d’une remarquable cohérence. JC Chandor est, à nos yeux, de ces rares cinéastes américains qui paraissent encore avoir un vrai point de vue et quelque chose à raconter à travers les genres qu’il aborde. Auteur du scénario de chacun de ses 3 films évoluant dans des genres très différents: le thriller boursier (Margin Call, 2011), le survival (All is Lost, 2013) ou la grande fresque criminelle (A Most Violent Year, 2014), JC Chandor met ses personnages au cœur du récit, les confronte au monde et au réel, les met à nu en opposant leurs principes à leurs ambitions, en les mettant face à des choix qui pourront faire basculer leur vie.

Ce qui ressort des précédents films de JC Chandor c’est un goût pour le temps long, pour les récits à combustion lente, mais aussi un sens de la tragédie, un soin porté aux détails qui définissent ses personnages. Cette identité du cinéma de JC Chandor semble de prime abord venir en contradiction avec les allures de films de mâles alphas que donnait à voir Triple Frontière, à travers ses trailers et ce casting de stars emmené par Ben Affleck toute mâchoire serrée. Ajoutons à cela que le film était en développement depuis 2010 et la première mouture du scénario écrit par l’excellent Mark Boal (Démineurs, Detroit …) , que son casting n’a cessé de changer, comme l’identité de son metteur en scène, nous avions de solides raisons d’être circonspect du choix de JC Chandor de prendre les commandes de cette grosse jeep acquise par Netflix. Reprenant le scénario, JC Chandor a emmené Triple Frontière sur son territoire. Si le titre du film fait référence à la localisation géographique du récit dans cette zone où se rejoignent les frontières de l’Argentine, du Brésil et du Paraguay, devenu le territoire des mafias et des barons de la drogue, le film évolue également à la frontière de 3 genres: le film de commando (dans un esprit aventure qui rappelle quelques grandes références du genre comme Quand Les Aigles Attaquent) , le film de braquage et le drame grâce à l’apport de JC Chandor.

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C’est dans ce dernier registre, plus que dans les grosses scènes d’action, comme celle qui ouvre le film et est clairement conçue pour donner le ton, que l’on retrouve la patte de JC Chandor qui permet à Triple Frontière d’offrir plus que le programme attendu. Dans le cadre imposé et assez corseté du « blockbuster » Netflix, le récit de ces cinq hommes (Oscar Isaac/ Santiago, Ben Affleck / Tom Davis, Charlie Hunnam / William Miller, Garett Hedlund / Ben Miller, Pedro Pascal / Francisco Morales ) a ce qu’il faut de cœur, de tripes, d’enjeux personnels mais aussi de conscience politique sur ce qu’il raconte pour s’extraire de la masse informe de films formatés qui se déversent par ailleurs sur nos écrans. Si l’on a très peu d’informations sur le passé de ces vétérans, on comprend néanmoins ce qui les lie, ce qui a fait d’eux les hommes qu’ils sont aujourd’hui essayant de recoller les morceaux de leur vie, ce qui va les pousser à accepter cette « mission » proposée par Santiago, le seul d’entre eux qui n’a pas voulu ou réussi à s’éloigner du terrain. Le personnage de Ben Affleck est le point d’ancrage émotionnel du récit ce qui pourrait plutôt faire peur quand on connait les limites de son jeu. C’est une vraie surprise de le voir sans sortir aussi bien, évidemment parfaitement dirigé par JC Chandor.

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On retrouve tout son talent pour construire des personnages par petites touches, sans user du moindre artifice, en se passant notamment de la béquille du flashback. Le traumatisme de ces hommes ne se montre pas, leur complicité ne s’explique pas, ils se ressentent à l’écran. Certains dialogues peuvent certes paraître venir expliciter un peu inutilement ce que la mise en scène parvient à exprimer mais ce sont des petites scories sur lesquelles nous passons bien volontiers face aux réussites du film. Plus générique dans ses scènes d’action pures ou la mise en scène de JC Chandor peut paraître manquer d’impact et souffrir de son « classicisme », Triple Frontière a pour lui de nous impliquer émotionnellement dans le sort de ces cinq vétérans. Il tire également le meilleur parti du cadre dans lequel se déroule son récit pour lorgner vers le film d’aventure, en particulier dans sa seconde partie. Le bad guy du récit, ce grand baron de la drogue qu’ils entreprennent de « cambrioler » reste plus un prétexte, une idée abstraite et l’on n’est pas dans un schéma narratif classique qui préparerait à un spectaculaire final. Ce qui compte ici c’est le parcours de ces hommes, sans négliger les personnages qu’il croise sur leur chemin et le contexte social et politique de leur intervention. Le récit s’attache ainsi aux conséquences de leurs actes (conséquences de la violence, de la cupidité) plutôt que d’orchestrer un final spectaculaire contre un énième bad guy et ses sbires qui pourrait être transposé dans n’importe quel autre récit. Triple Frontière s’inscrit ainsi étonnamment bien dans la filmographie de JC Chandor et démontre à nouveau qu’il est l’une des voix les plus intéressantes du cinéma américain.

 

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