[CRITIQUE] FAHRENHEIT 451 (2018) – Ramin Bahrani [C]

fahrenheit 451 cinemashow affiche

SYNOPSIS: Dans un monde dystopique, la lecture est prohibée et les livres brûlés par les pompiers. Guy Montag est justement de ceux-là, et exécute ses missions sans aucun état d’âme. Mais un jour, il tombe sur un ouvrage, et décide inexplicablement de le garder et le cacher. Guy devient alors un hors la loi. 

A l’heure où l’industrie cinématographique américaine a le plus grand mal à regarder devant elle ou autour d’elle, préférant regarder derrière elle pour se lancer dans des remakes le plus souvent inutiles et ratés, ou créer des franchises comme une nouvelle marque dont chaque nouveau produit fera l’évènement et garantira un minimum de ventes, chaque nouveau projet de remake nous amène à nous poser la question de sa pertinence. A nos yeux, il ne faut en effet pas avoir une position arrêtée et définitive sur ce point et refuser par avance que l’on touche à une œuvre, fut t-elle entrée dans l’histoire du cinéma. Les thématiques de cette œuvre peuvent avoir traversé les décennies et rester d’actualité, parfois même être encore plus en résonance avec notre époque qu’elles ne l’étaient avec celle de leur sortie. Fahrenheit 451 – réalisé par François Truffaut en 1966 et adapté du roman éponyme de Ray Bradbury  – est assurément l’une des œuvres dont le propos reste le plus pertinent aujourd’hui et que l’on peut non seulement transposer à notre époque et même « updater » par rapport à la problématique nouvelle de la dématérialisation des œuvres. On pouvait raisonnablement imaginer qu’il y avait là, pour une fois, matière à faire un excellent remake d’autant plus quand son réalisateur a la « fibre » politique et sociale d’un Ramin Bahrani.

Parmi les réalisateurs américains qui ont émergé ces dernières années, si on a pu constater que la source de talent du cinéma américain ne se tarit pas, on a pu se rendre compte que ces jeunes réalisateurs se placent globalement plus dans les pas des grandes figures du Nouvel Hollywood, que dans ceux des grands maîtres qui les ont précédés. Sans aller jusqu’à dire que la forme a définitivement pris le pas sur le fond et que les nouvelles figures du cinéma américain n’ont pas de conscience politique et sociale, il faut aussi constater que de grands cinéastes politiques comme Samuel Fuller et Elia Kazan, pour ne citer qu’eux, inspirent beaucoup moins la nouvelle génération que les Altman, Spielberg et Scorsese. Adoubé par Roger Ebert (l’un des plus grands critiques américain) après ses 3 premiers films (Man Push Cart, Chop Shop, Goodbye Solo) comme l’un des futurs très grands noms du cinéma américain, Ramin Bahrani est l’une des rares exceptions (on peut également citer David Gordon Green) dans ce qui semble donc être le nouveau paradigme du cinéma américain. Tout au long de sa passionnante filmographie, il s’est placé du côté des outsiders, des laissés pour compte de la société américaine, construisant un cinéma engagé (mais pas revendicatif ou vindicatif) totalement ancré dans la réalité de son époque. Le voir aux commandes du remake d’un film de science fiction dont la portée politique et la résonance avec notre époque sont aussi grandes avait donc de quoi faire naître de grands espoirs.

Hélas, trois fois hélas, Fahrenheit 451 est bien plus un film de notre époque, qu’un film sur notre époque. Dans la droite lignée de ce mal qui gangrène le cinéma américain tout du moins, celui qui a une vocation mainstream, ce remake simplifie les enjeux et la psychologie des personnages, explicite le sous texte que l’on pouvait trouver dans le roman, comme dans le film de Truffaut, en somme tient la main au spectateur de peur que celui ci se perde ou s’ennuie, au lieu de lui faire confiance et finalement de croire au pouvoir de la mise en scène. Ce Fahrenheit 451 au lieu d’être une critique de son époque en est un ersatz, voire une célébration, en tout cas un produit standardisé, sans aspérités, qui sacrifie le fond à la forme ou plutôt ce qu’il pense être la forme tant celle ci est d’une grande pauvreté. Visuellement pauvre, d’une grande vacuité sur le fond sauf à découvrir (et encore) ces thématiques avec ce remake, la première incursion de Ramin Bahrani dans la science fiction semble l’avoir totalement anesthésié et fait perdre tout ce qui faisait le prix et la singularité de son cinéma. Si ses précédents films portent tous son empreinte, celui-ci aurait tout aussi bien pu être réalisé par un quidam télécommandé par des producteurs persuadés que ce film sans saveur trouvera son public.

Le premier changement majeur de cette adaptation par rapport au roman de Bradbury et au film de François Truffaut concerne Montag. Ce personnage assez énigmatique, peu sûr de lui, marié à une femme qui est un pur produit de cette société des écrans et du bonheur factice, devient ici un célibataire un peu boy scout, la petite star de sa caserne qui rencontre également un beau succès sur les réseaux sociaux où des fans likent ses photos et ses exploits. Michael B. Jordan fait du … Michael B. Jordan, le charisme est là mais l’interprétation, à nos yeux, hors sujet, sans la moindre ambiguïté, toujours sur la même note, absolument pas susceptible de sauver un petit peu l’écriture paresseuse de son personnage auquel le scénario a ajouté un passé/trauma pour rendre « crédible » son évolution. Ces changements témoignent bien du peu de place qui est aujourd’hui laissé au spectateur pour comprendre la psychologie d’un personnage. Montag est livré clé en main. C’est un produit manufacturé, propre sur lui, dont la durée de vie ne dépasse pas le générique de fin quand le Montag du roman et celui interprété par Oskar Werner fascinaient et laissaient la place à la réflexion sur son passé et ce qui le pousse réellement à se rebeller contre l’ordre établi. Le personnage de Beatty campé par le toujours très bon Michael Shannon – que l’on a bien du mal à critiquer mais qui va sérieusement finir par nous lasser à se laisser enfermer dans ces rôle de bad guy fucked up – est un peu plus développé, plus proche de ce qu’il était dans le roman quand il avait été un peu sacrifié dans le Truffaut qui mettait plus l’accent sur la relation de Montag avec sa femme et Clarisse. Ceci étant, la relation entre Montag et Beatty, construite comme une relation père (mentor) / fils est bien trop basique et peu approfondie pour apporter une matière intéressante au récit.

Le fait est que les changements apportés par Bahrani au livre et au film de Truffaut (il faut se pincer pour admettre qu’il a vraiment lui même écrit le film, qu’il s’y est investit et qu’il ne s’agit pas d’une simple commande) tombent globalement tous à plat, sans même parler de ce qu’il est advenu du très beau personnage de Clarisse ici interprétée par une bien terne Sofia Boutella. Le personnage de la femme de Montag a lui purement et simplement disparu, choix regrettable puisqu’il était le point d’ancrage du récit dans ce futur dystopique. Son personnage permettait de rendre plus tangible ce monde dans lequel la population a renoncé à une partie de sa liberté et semble bien s’en accommoder, ne manifester aucune velléité de rébellion.  S’il faut sauver quelque chose dans les choix de Bahrani, on peut lui faire crédit d’avoir su intégrer les problématiques liées au contrôle de l’internet et de la dématérialisation des livres, brûler des livres n’étant évidemment plus suffisant à un pouvoir pour empêcher la diffusion de ces textes qu’ils considèrent comme dangereux et à l’origine des maux du passé. De même sa vision du rôle des réseaux sociaux dans une telle dictature est plutôt pertinente même si cela se matérialise à l’écran par des choix extrêmement « cheezy » avec ces émoticônes qui accompagnent la diffusion des vidéos et informations officielles sur les tours de la ville qui ressemblent de fait à des vidéos périscopes.

Ce futur dystopique, censé nous faire réfléchir sur notre société actuelle et ses dérives, n’a aucun poids à l’écran, aucune existence tangible, ne crée aucune vision de nature à imprimer durablement la rétine. Filmé exclusivement de nuit pour cacher la misère et multiplier les plans à la Blade Runner sur une ville tentaculaire envahie par les écrans, c’est un futur synthétique et factice dans lequel la population est réduite à des silhouettes postées devant les tours écrans de la ville. Il est tout de même assez sidérant d’avoir eu aussi peu d’ambition en terme de décors, le film paraissant avoir été intégralement tourné dans 5 ou 6 décors maximums d’une extrême pauvreté, filmé derrière un filtre rouge, jaune ou bleu pour faire illusion… Il est certain que nous sommes d’autant plus sévères avec ce Fahrenheit 451 de 2018 que nous avons en tête le roman qu’il adapte, le film qu’il remake et que l’identité du réalisateur aux commandes de ce ratage spectaculaire avait fait naître de grands espoirs. Mais si nous y étions allés à l’aveugle, en ignorant tout de Bradbury et de Truffaut, nous n’aurions vu là, au mieux, qu’un épisode très moyen d’une anthologie n’arrivant pas à la cheville de Black Mirror.

 

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